Rencontres
fortuites

en noir et blanc


Rencontres
avec
Julien GRACQ
Rencontres
avec
Josep GRAU-GARRIGA
Rencontres
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Faces of Jazz

Manières noires

"A photography passes for an irrefutable proof that a given event occurred well."
Rencontres gravées
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Scénographies imaginaires

Gérard Bertrand et ses “photographies recomposées”

Ne bougez plus ! ici passe Kafka …N’avancez pas ! là regarde Proust …
Tournez-vous lentement ! sur votre ombre surgit Hitchcock …
Soyez prudent, d’autres demain suivront.

 Le rêve a glissé peu à peu vers une troublante réalité et sous vos pieds doucement balancés les repères de la raison basculent dans un infini étonnement.
L’image s’inscrit sur l’écran, le virtuel méditatif de Gérard Bertrand s’offre au déchiffrement : énigme à dévoiler, rébus à effleurer, sortilège à exorciser.
Sous peine, n’en doutez pas, de rester à jamais sur l’incertaine arête du trouble et du désir.
Le questionnement s’impose devant cette assemblée familière et insaisissable. Que font, ici et maintenant, ces personnages surgis de la mémoire lointaine ? Ils semblaient appartenir à tous, icônes posées là sur les chemins de l’histoire, témoins muets d’une actualité désuète, telles les statues de nos jardins publics intérieurs. Seul l’un d’eux, le plus facétieux sans doute, traverse d’un clin d’œil l’écran de cinéma, attendu comme un vieux complice. (1)
Prudent, peut-être, ou désireux par contraste d’accentuer le trouble, Gérard Bertrand fait volontiers état des contraintes qu’il s’impose : un ordre rigide introduirait une respectabilité dans un univers qui fuit la rationalité dès que la trame symbolique de l’image paraît s’amincir. Les nombres prétendument régulateurs (nombre d’images, formats identiques, tonalité photographique pour chaque série) seraient-ils investis de quelque sortilège numérologique ? de quelque divisibilité mystérieuse ? Et pourquoi ne relèveraient-ils pas comme chez de prestigieux prédécesseurs d’un hasard dadaïste Ô combien jubilatoire ? Après tout, le questionnement ne vaut-il pas mieux qu’une réponse argumentée ? Ne sommes-nous pas constamment environnés de signes interrogateurs qui balisent notre cheminement ? Convenons que par sa geste artistique, Gérard Bertrand ajoute au grand mystère.

Et le leurre opère …
Extraits d’un faux oubli, ses protagonistes reviennent un peu triomphants, insistants et étranges, comme reprogrammés par les multiples manipulations du plasticien.
Car il s’agit bien d’un enchaînement rigoureux de formes, de trajectoires, de matières, d’ombres et de lumières, qui attestent d’un regard singulier et notamment d’une attirance toute particulière pour les architectures, pour les milieux urbains propices aux longs travellings de lignes fuyantes, à l’enchevêtrement inextricable de charpentes, voûtes basculantes … et, comme un leitmotiv, le cube perspectif du Quattrocento, sous l’apparence de la scène d’intérieur devenue scène de théâtre.(2)
Car il s’agit bien de notre mémoire familière, panoramique, dilatée dans l’instant, à son tour enchaînée dans les pièges plastiques, les anecdotes fantasmées, les actualités en noir et blanc d’un monde parallèle, dans lequel se côtoient humour et  mystère, amour et culture protéiforme.
Mais cet incessant tangage de la raison – orchestré par la savante architecture  du plasticien puisant dans les pixels ses artéfacts symboliques – en devient d’autant plus redoutable : le rêve est kaléidoscopique, le fugace cauchemar peut devenir visqueux et brutal.   

Le “regardant” est saisi dans ses certitudes, captif d’un infini réseau de plans de coupe, de rais de lumières, de perspectives aberrantes, d’échelles incohérentes, le conduisant aux frontières du tangible et du faux-semblant. Kafka, Freud, Proust, Hitchcock sont bien identifiés, mais la mémoire est interpellée. S’agit-il d’une injonction
à relire une histoire qui nous aurait échappé, ou bien l’auteur a-t-il perfidement bouleversé l’ordre des pages d’un livre aux feuillets détachables ?

L’interrogation sans fin engendre inexorablement le ” sommeil de la raison ” (douloureusement vécu par Goya) ou plutôt cet éphémère instant qui fait glisser de l’éveil à l’inconscient de l’endormissement. Ce fragment de temps délicieux où la tête bascule, où les yeux s’ouvrent vers l’intérieur, où le malade oublie sa souffrance, où vont se régénérer les mystérieux arcanes de la pensée.

Ces constats opérés et le trouble analysé, il importe de revenir à l’auteur et aux moyens mis en œuvre : l’œil, associé aux outils de la modernité que sont l’appareil photographique et l’ordinateur. Nul doute que ses ”machines à images” n’aient subi quelque manipulation narquoise afin d’émettre résonances et dysharmonies, tels ces pianos ”préparés” grinçants et fascinants à la fois.

On l’aura compris, l’image n’existe que dans son œil ou plutôt son œil seul est en mesure de disséquer ainsi cette réalité complexe et polysémique. C’est, de fait, toute sa culture qui affleure et qui va  féconder la proie choisie : il diffuse dans l’image un précipité – au sens chimique du terme – de la vie qu’il s’est construite au travers de ses pôles d’attraction, de ses colères, de ses gourmandises, de ses nostalgies, de son humour incisif. Ainsi développe-t-il une alchimie de la connaissance à double sens :
il semble se découvrir lui-même en même temps qu’il élabore un outil de communication d’une savante richesse.
Il développe ce faisant une sorte d’introspection dans la mesure où la re-composition de l’image (notamment dans d’autres 6) – pour utiliser ses propres termes – réclame un long travail de recherche mémoriel et encyclopédique d’interventions sur les lumières, les textures, les mises en relation avec son univers. Gérard Bertrand semble à la fois convoqué et dévoilé par l’image initiale agissant comme un révélateur.
Et en cela la démarche apparaît dans toute la splendide inutilité de la création : cette quête insatiable et dévorante qui ne conduit qu’à soi-même au long d’un parcours en boucle aux limites indéfiniment repoussées …

Si l’écriture est un cheminement vers et au travers de soi-même, les consignes de prudence que je délivrais dans les premières lignes valent aussi, je le sais maintenant, pour Gérard Bertrand lui-même, discrètement masqué par l’ombre de ses fantômes.
Et c’est bien ainsi qu’il convient de revenir de ces images tour à tour fanées ou richement colorées,(3) dans lesquelles l’angoissante saturation peut laisser place aux vertiges du vide, comme on revient d’un voyage se dérobant à la narration. Seuls les mots du silence peuvent accompagner la commotion de l’étonnement et quand reviendra la parole libératrice, ce sera pour faire état d’une nouvelle histoire personnelle, d’un acquis supplémentaire dans l’expérience humaine, mais aussi pour s’excuser d’avoir osé voir de l’intérieur par l’oculus interdit de l’impudique voyeurisme, ”Adieu ! j’ai vu plus loin qu’il n’est permis …”. Nietzsche pourrait bien devenir à son tour le pivot d’une nouvelle théâtralité car c’est bien l’image d’après qui est attendue et qui tend à s’imposer dans sa potentielle virtualité, telle une frontière immatérielle jamais atteinte.
J’imagine même que par une densification des moyens et de la pensée, une seule image initiale pourrait être recomposée à l’infini en de multiples avatars, comme autant de miroirs de la curiosité toujours en éveil et du temps qui passe.
Mais cela ne peut être car l’évidence s’impose et la timide injonction s’épuise : Gérard Bertrand ne saurait s’inscrire dans aucune logique fantasmée.         
Je sais désormais que je serai attentif aux surgissements à venir. 

                                                                                 
                                                                                                    

  Jacques REVERDY

  1. “Les 3 Albums” consacrés à Franz Kafka, Marcel Proust, Alfred Hitchcock et   “les Rencontres avec Julien Gracq”.
  2. La série “Photopictus”.
  3. La série “Rencontres fortuites” (celle en couleurs)

 

 

 

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